- Interview de Michel SURO -

propos reccueillis par Spooky

- I Présentation -

Paris, lundi 8 novembre 2004, 20h.
J'étais en train de me transformer en glaçon lorsque Michel Suro m'aborde dans cette artère de Paris. Ouf ! Il ne manquait plus que Laurent, le webmaster des stryges, et on pourrait entamer l'interview tout en dégustant des crêpes bien chaudes.

1. Michel Suro, peux-tu te présenter en quelques mots ?

MS : Je suis dessinateur de bandes dessinées, ou du moins j'essaye de l'être. J'ai débuté professionnellement il y a déjà pas mal d'années, puisque mon premier album date de 1994. Auparavant je travaillais pour La Dépêche du Midi, quotidien de Toulouse. Avant ça, je travaillais pour la publicité, des prospectus, pour des amis… Actuellement, je dessine Le Clan des Chimères, sur un scénario d'Eric Corbeyran, aux Editions Delcourt.

2. Comment as-tu appris à dessiner ?

Michel Suro

MS : Je n'ai pas appris, en fait. Ca s'est fait tout seul. J'ai vendu mes premiers dessins a 17 ans par l'intermédiaire d'une PME qui s'occupait de communications, c'est à dire de tout et n'importe quoi, dont le dessin ; après cela, j'ai alterné des périodes de travail et de chômage. J'ai vu une petite annonce où l'on cherchait des dessinateurs. C'était La Dépêche du Midi, qui avait un service de dessin, mais sans personne sachant vraiment dessiner. Ca peut paraître drôle, mais c'étaient des gens plutôt spécialisés dans le design, le graphique simple, mais incapables de dessiner un personnage, ou une voiture. J'ai fait des essais, et j'ai été embauché comme pigiste. J'y suis resté quelques années. Je faisais un peu de tout, des bandes publicitaires sur 4 cases… Au bout de quelques temps, j'ai été remarqué par Serge Carrère (dessinateur de Léo Loden et Private Ghost), car j'avais le même style que lui. Un style en rondeur, des gros nez, assez humoristique. Serge m'appelle, me disant qu'il était à la bourre sur un Léo Loden. 30 pages à faire en 3 semaines. On a donc fini l'album, le tome 3 de la série. J'ai été contacté par Mourad Boudjellal, le patron des éditions Soleil, et c'est là que j'ai vraiment fait mon entrée dans le métier d'auteur de bande dessinée..

3. Malgré ton passé d'autodidacte, tu as un style classique, assez Vécu. Est-ce pour cela que tu as travaillé dans cette prestigieuse collection ?

MS : Effectivement, c'est assez curieux d'avoir ce style sans avoir fait les Beaux-Arts ou une école de ce style. Disons que j'ai des références classiques en bande dessinée : des gens comme Harold Foster, créateur de Tarzan et Prince Valiant, par exemple, m'ont beaucoup influencé. Mais je sais m'adapter. Car à l'époque, le style " Carrère " n'offrait pas trop de débouchés. Mais celui-ci, en 1993, m'avait orienté vers Corbeyran, qui cherchait des dessinateurs. On a essayé de lancer deux projets ensemble. Mais vu que je n'étais pas très à l'aise dans le style réaliste, ça s'est arrêté là. C'a été plus facile de travailler avec Corteggiani, dessinateur à la base. Il m'a permis de faire la transition entre le dessin humoristique et le dessin réaliste. Parce que, justement, il a un sens du découpage de style humoristique, avec pas mal de petits dessins.

4. Quelle est ta technique de travail ?

MS : Comme je l'ai dit, j'essaie de m'adapter aux souhaits du scénariste. Donc il y a une part d'interprétation, que j'essaie constamment d'améliorer, pour ne pas trahir la vision du scénariste. Je travaille à la plume, ordinaire. J'ai trois usures différentes de plumes. Au fur et à mesure qu'elles s'usent, j'utilise les plus usées pour épaissir le trait, l'encrage.

Essai

5. Tu sembles apprécier les vues en contre-plongée, comme en témoignent la couverture du tome 4 et les pages 19 à 21 de celui-ci…

MS : C'est pour dynamiser les pages. Sur les scénarii de Corbeyran, par exemple, il y a parfois des scènes de dialogue qui peuvent s'étirer sur plusieurs pages. Pour apporter un plus à l'histoire, j'essaie de surprendre le lecteur avec ces cadrages un peu originaux. C'est une ruse pour briser la monotonie. D'après ce que je sais, Corbeyran prépare ses histoires avec des dessins, puis les " recopie " en texte pur. C'est une méthode intéressante, car ça évite au dessinateur de retomber sur le même découpage, et lui permet d'interpréter le scénario avec son style propre.

6. Comment se passent les relations avec les éditeurs ?

MS : Les éditeurs font du commerce. Il faut qu'il y ait des retombées, c'est évident. Avec Delcourt, ça se passe bien, les relations sont bonnes avec l'intermédiaire, François Capuron, qui est très diplomate, qui sait calmer le jeu. Je pense que cela vient du fait qu'il est depuis longtemps dans l'édition, donc l'expérience a dû l'aider à relativiser les choses. Ce n'est que récemment qu'il est devenu scénariste.

7. Comment naît un album?

MS : Le gros avantage avec Corbeyran, c'est qu'il t'envoie ses scénarii d'un bloc, album par album, plusieurs mois à l'avance, ce qui permet de voir comment tu peux travailler dessus, de gérer ton planning… On a discuté ensemble sur l'histoire au début de la série, mais maintenant c'est rare. Je peux intervenir, bien sûr, mais je lui fais confiance, et ça fonctionne bien. La réalisation d'un album prend près d'un an. On essaye de se tenir à ce rythme d'une sortie par an, ce qui me convient tout à fait. Mais je ne travaille pas que sur Le Clan des Chimères, je fais des dessins à côté, pour les Editions Milan, notamment. Par contre, j'ai un gros défaut, je ne me mets à bosser sérieusement que lorsque je suis un peu en retard. Si je sais que j'ai du temps, je ne m'y mets pas tout de suite. Il m'est arrivé de faire trois albums dans l'année, mais mon rythme idéal serait de huit mois par album.

8. Quels contacts as-tu avec ton public ?

MS : Depuis peu, j'ai des contacts sur Internet, notamment sur le site officiel, mais je fais assez peu de salons et de festivals. J'aime bien rencontrer des gens qui ne font pas partie du milieu, ça arrive quelquefois, mais je ne fréquente pas trop le milieu et les fans.

- II Les œuvres antérieures -

9. Tu as débuté comme illustrateur dans la presse régionale de Midi-Pyrénées. Qu'y as-tu appris ?

MS : A La Dépêche du Midi, j'ai pu voir comment ça se passait dans la rédaction d'un grand journal. Au niveau bande dessinée, je n'ai pas appris grand-chose, j'étais assez libre de mes mouvements, je m'entendais assez bien avec la dame qui me faisait travailler… Mais je n'y ai rien appris de particulier.

10. Tu as réalisé Sundance chez Vécu. Comment s'est passée la collaboration avec François Corteggiani ?

Sundance

MS : On s'entendait très bien. Il a une technique différente de celle de Corbeyran. Il attendait d'avoir les pages dessinées pour orienter la suite de son scénario. Il avait une idée générale, mais l'histoire pouvait prendre une autre direction par la suite. C'était également la technique de Charlier, avec lequel Corteggiani partage les mêmes références, les mêmes centres d'intérêt. Mais à la différence de Charlier, qui tapait ses histoires à la machine, Corteggiani dessine toujours ses scénarii -lui l'ancien dessinateur-, sauf pour un seul de ses dessinateurs, De La Fuente, qui ne voulait pas de ce style de narration.

11. Tu as repris Thunderhawks derrière Colin Wilson, toujours avec Corteggiani. Tu aimes les avions ? Et tu as conclu Jugurtha pour Soleil… Ces albums marquent tes débuts dans le métier en tant que professionnel.

MS : La suite de Thunderhawks, c'était une idée de Mourad Boudjellal, qui m'a dit " tu sais dessiner les chevaux, tu vas faire des avions ! "… C'est comme à l'armée. A part ça, je n'aime pas particulièrement les avions… J'ai un frère qui bosse à l'Aérospatiale, c'est à peu près le seul rapport que j'ai avec les avions… En ce qui concerne Jugurtha, je n'ai pas conclu la série, mais plutôt achevée, c'est tout ce que j'ai à dire là-dessus. Enfin, je pense que des problèmes de droits d'auteur ont obligé Mourad à arrêter les frais, et je n'ai pas fait de second album. Visiblement, Franz, l'auteur précédent de la série (Hermann en étant le créateur), a fait valoir ses droits sur les personnages féminins, qui ont été repris dans cet album, et ça a entraîné des problèmes. Moi je n'étais pas au courant, et je me suis senti gêné.

Jugurtha    Thunderhawks

12. Tu as également réalisé une histoire courte pour Innuat, un simple projet scolaire qui a débordé de part et d'autre de l'Atlantique. Parles-nous de cette expérience. Tu t'intéresses à la cause indienne ?

MS : Cette participation est arrivée à une époque où je n'avais pas trop le moral ni la motivation de faire un truc de ce genre, car j'étais à la recherche de boulot, donc elle a été assez vite réalisée. Quant à la cause indienne, quand on sait ce qui s'est passé, on ne peut que s'y intéresser. Par contre, je ne connaissais pas les Inuits, et c'était intéressant.

13. Les projets que tu avais avec Ramaïoli, sur les Sioux et les esclaves noirs en Amérique, découlent-ils de la même révolte ?

MS : On avait envie de faire des projets ensemble, avec George, mais ça ne s'est pas fait. Ca ressortira peut-être plus tard, mais comme il prend sa retraite dans quelques mois, je ne sais pas ce qui va se passer à ce niveau. Ce sont des sujets qui m'intéressent, en tous les cas.

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- III Le Clan des Chimères -

14. Comment en es-tu venu à travailler avec Eric Corbeyran ?

MS : Comme je l'ai dit, on se connaît depuis 1993, et on n'avait pas réussi à faire aboutir un projet ensemble. Il n'avait pas fermé la porte, et m'avait rappelé en 1996, mais je n'étais pas libre à l'époque. Son projet sur Le Clan des Chimères était en attente, il avait essayé 5 ou 6 dessinateurs. Ils n'ont pas été pris, pour diverses raisons. Comme j'avais fait une série moyenâgeuse, finalement ça s'est fait naturellement, et j'ai été engagé sur le projet.

15. Quel est ton personnage préféré de la série ?

MS : En ce moment je dirai Cylinia, j'ai l'impression qu'Eric est très inspiré par ce personnage, on la retrouve d'ailleurs dans Le Chant des Stryges.

16. Participes-tu à l'écriture du scénario ?

MS : Non, pas du tout. Je fais totalement confiance à Eric.

17. Comment s'articule la collaboration avec les coloristes ?

MS : Ca a commencé avec Hubert. Au départ, ils avaient proposé le projet à plusieurs coloristes, qui ont refusé car c'était trop compliqué. Un dessin trop épuré, pas trop de différences entre les avant-plans et les arrières-plans, c'était compliqué à mettre en place. Au cours du tome 3, il a passé le relais à Yannick, qui est seul aux commandes à présent. Hubert n'aime pas trop se cantonner à un univers, donc il a préféré s'arrêter au troisième album. Avec Internet, on va pouvoir discuter plus sérieusement de la mise en place des couleurs. J'ai déjà rencontré Yannick, qui est de la même région que moi, de Castres. Je travaille avec un autre coloriste, chez Milan, qui m'envoie les planches colorisées au fur et à mesure, c'est assez pratique pour rectifier le tir. Autrefois, on découvrait les couleurs à la sortie de l'album. Actuellement, je passe mes planches à l'éditeur, qui les envoie par disquette au coloriste, qui me les renvoie. Internet permet de gagner beaucoup de temps sur ces aller-retours.

18. Ton dessin semble plus libéré dans ce tome 4. Fais-tu des expériences ?

MS : Toute proportion gardée, oui, le but n'est pas d'opérer de grand changement, mais de me sentir plus a l'aise et donc de faire un meilleur travail. Inévitablement on fait des erreurs, mais c'est le seul moyen de progresser.

19. Tu avais réalisé une superbe couverture pour le tome 3 ; mais c'est une autre qui a finalement été choisie… Pour quelle raison ?

Ordalie

MS : Je trouvais l'idée de départ bonne, l'idée de mettre un stryge en croix. Ca avait bien plu à Guy Delcourt aussi. Le brouillon était bon, et en le dessinant, cela a un peu plastifié l'aspect. C'est Hubert qui l'a colorisé, et le résultat était moins bon que ce que je pensais. Finalement c'est sorti en tirage de tête chez Boulevard des Bulles.

20. Sais-tu comment se termine Le Clan des Chimères ?

MS : On peut en avoir une idée en lisant le tome 8 du Chant des Stryges, car il y a un intermède où sont les personnages (Abeau et Cylinia) du Clan des Chimères. De toute manière, cela ne m'intéresse pas de connaître la fin plus tôt ; je préfère avoir la surprise, et avoir le temps de la préparer, comme je le fais depuis 5 tomes maintenant. Cela permet de garder une certaine fraîcheur.

21. La période du Moyen-Age te fascine-t-elle ?

MS : Dans le Midi il semble y avoir une nostalgie évidente pour cette époque. A l'école primaire tout les samedis on avait droit à des musiciens traditionnels. La vielle, le tambour à corde, la cabrette m'ont laissé tout de même de bons souvenirs. A coté de ça on vivait a la campagne, et il y a aussi le cadre de la région : Carcassonne, Corde, Puycelci... Je me sens des affinités naturelles avec cette époque, c'est évident.

Fées

22. Savais-tu que Tribut, le tome 1 du Clan des Chimères, a été interdit dans une BM au Québec ?

MS : Oui, je l'avais appris. Il y avait pas mal d'autres auteurs concernés, une centaine, je crois. Il y a des articles là-dessus sur Internet, ça a fait du bruit au Québec. Visiblement, l'album était trop " osé ". je ne vois pas trop en quoi, sauf si la bibliothèque était pour enfants de moins de 10 ans, par exemple. Il était peut-être un peu osé, mais c'est parce que l'histoire le demandait. Je ne suis pas trop fan d'oser, de mettre du sexe pour du sexe dans un album, je ne pense pas que ce soit très porteur. Ceci dit, j'ai été un peu étonné par cette censure, dans un pays libertaire comme le Québec.

23. L'avenir de la série ?

MS : Un tome 5 arrive prochainement, suivi par un tome 6, en principe, qui conclura la série.

24. Que penses-tu du fait de voir tes personnages dans Le Chant des Stryges ?

MS : J'ai trouvé ça très sympa. Guérineau a bien vieilli Abeau et Cylinia. On les reconnaît bien. Comme il y a une bonne entente entre nous, il n'y a aucun problème de droits d'auteur. Il a tout de même créé graphiquement les stryges, que Grégory Charlet et moi réutilisons dans nos séries respectives. Je trouve ça intéressant de provoquer des interférences entre les séries. Ils font ça couramment dans les séries américaines, c'est le système des spin-off, des cross-overs. Je pense que ça fait du bien à la fois aux personnages et aux auteurs. Concernant la création des stryges, Richard m'avait envoyé des croquis au début, et j'ai interprété à ma façon. Il y a eu une confusion, d'ailleurs, au début, entre les kobolds et les stryges, car j'avais fait des personnages ailés, et c'était une mauvaise idée. Mais maintenant c'est trop tard.

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- IV L'avenir -

25. La BD connaît un grand boom sur Internet. Qu'en penses-tu ? Te sers-tu beaucoup de ce media ?

MS : C'est vrai que ça facilite le travail avec le coloriste, mais je m'en sers surtout pour mon courrier et la documentation. Ce qui me gêne, ce sont les forums où on massacre un certain nombre d'auteurs, en toute impunité, c'est un peu le pilori moderne, à ceci près que l'on a rien fait d'autre que d'essayer de toucher, de divertir, d'amuser les gens et forcément je ne comprends pas très bien ce qui peut justifier ces quelques débordements. Mais sinon, c'est un media très utile.

Hors Série

26. La BD tend ces derniers temps vers une dénonciation, une révolte (Rural, Garduno/Zapata, etc). Toi-même, as-tu envie de te lancer là-dedans ? As-tu une envie de révolte ?

MS : Au niveau du dessin, je préfère rester dans un style divertissant, pour l'heure du moins. Ce style d'histoire demande un gros travail d'écriture, et je ne me sens pas à l'aise dans cet exercice pour l'heure.

27. Quel auteur récent admires-tu ? As-tu eu un coup de foudre BD récemment ?

MS : J'ai des goûts très classiques. Je suis un grand fan d'Hermann, mais je ne m'intéresse pas vraiment à la production actuelle. Sinon, mes influences sont Jijé, qui lui-même s'était inspiré d'Harold Foster, ou Tillieux. Le dernier album que j'ai acheté ? Wyoming Doll, de Franz.

28. Avec qui aimerais-tu travailler ?

MS : Je ne ferai pas très original en citant Jean Van Hamme. Mais comme il a annoncé sa retraite prochaine…

29. Après le médiéval fantastique, le western, l'aviation et le récit historique, vas-tu t'attaquer à d'autres genres ?

MS : Il ne reste pas grand-chose comme genres. La science-fiction, les romans graphiques ? Peut-être un sujet dans un environnement urbain, avec des voitures…

30. Quels sont tes projets (concrets) ?

MS : Terminer Le Clan des Chimères, faire des illustrations pour les Editions Milan.

31. Quelle découverte as-tu faite récemment ? (question générale, appelant une réponse farfelue)

MS : Les champignons, c'est la saison...

Michel Suro, merci.

MS : Mais je vous en prie.

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